Parmi les Ojibwés, qui pouvait créer des attrape-rêves ?

Si vous avez lu mon article sur l'origine des attrape-rêves, vous savez que ce sont les Ojibwés qui ont été les premiers à fabriquer des attrape-rêves. Mais au sein des clans et des familles, qui avait les compétences et la reconnaissance pour le faire ? 

Vous l'avez sûrement deviné… Ce sont les femmes, bien sûr.
Comme chez de nombreux peuples autochtones d'Amérique (Nlaka’pamux, Navajos…), la vannerie, le tissage et plus globalement la confection des vêtements étaient des savoir-faire partagés exclusivement par les femmes (1).

De plus, elles étaient entièrement responsables de la construction et de l'entretien des wigwams (les "tipis" des Ojibwés), et s'occupaient pleinement des enfants (2). Par extension, ce sont donc elles qui fabriquaient les attrape-rêves, au départ destinées à protéger les plus jeunes des mauvais rêves

Selon la légende, ce sont même les grands-mères, les "Nokomis", qui ont commencé.
On raconte, chez les Ojibwés, qu'Asibikaashi, une "grand-mère araignée" vénérée depuis la nuit des temps, protégeait autrefois le sommeil des enfants en tissant chaque soir une toile au-dessus de l’endroit où ils dormaient. Ainsi, les mauvais rêves, les pensées négatives et les intrus s’accrochaient à la toile dans la nuit, puis étaient brûlés par les premiers rayons du soleil.
Mais au fil des décennies, à mesure que la tribu Ojibwé grandissait et se dispersait sur tout le territoire nord-américain, Asibikaashi n'était plus capable de visiter tous les wigwams. Elle décida alors d'
enseigner sa technique à une des grands-mères Ojibwé, et lui demanda de l'enseigner à son tour aux autres grands-mères du clan. Les grands-mères ont donc transmis les secrets de fabrication de l'attrape-rêve de génération en génération.

Je voudrais quand même préciser que les compétences des femmes allaient bien au-delà de l'entretien et de l'éducation. Alors qu'on valorise surtout les exploits masculins chez les peuples "amérindiens" (chasse, guerre, chamanisme…), les femmes jouaient un rôle absolument central dans le développement et la santé des clans (4-6). D'ailleurs, la culture ojibwée était matriarcale : ce sont les femmes qui étaient les principales décisionnaires (3).

  • Elles seules pouvaient élire le chef du clan… qui n'était que le porte-parole ! Elles pouvaient le destituer s'il ne respectait pas les normes établies dans l'intérêt de la communauté.
  • Elles veillaient au confort et au bien-être de toute la famille.
  • Elles récoltaient le riz sauvage, fabriquaient et réparaient les filets de pêche, participaient activement à la pêche à l'esturgeon au printemps ou la chasse aux canards en maniant la pagaie du canoë. Elles récoltaient également de grandes quantités de fruits sauvages qu’elles faisaient ensuite sécher.
  • Elles préparaient les peaux et les fourrures (un travail considérable !).
  • Elles collectaient la sève d’érable au printemps.
  • Elles préparaient les repas.
  • Elles avaient la réputation d'être plus "créatives" que les hommes : on espérait qu'elles "voient en rêve" des chansons, des pas de danses, des motifs de perles complexes. Et elles avaient ces "visions" bien plus fréquemment que les hommes.
  • Lorsque les familles ojibway partaient pour la chasse, la pêche ou la cueillette, elles transportaient les bébés et tout l’attirail du camp.

Alors, peut-on dire pour autant que les hommes ne fabriquaient jamais d'attrape-rêves ?

Non, bien sûr.
Sans doute certains en ont-ils fabriqué occasionnellement.

Et probablement sans gêne aucune, car les hommes se livraient souvent à des tâches traditionnellement réservées aux femmes, notamment lorsqu'ils devaient s'absenter pendant de longues périodes pour aller chasser ou piéger le gibier.

Mais les hommes étaient avant tout des chasseurs. Dès la plus tendre enfance, les garçons apprenaient que la chasse devait occuper une place importante dans leur vie. Ils étaient encouragés à développer leurs aptitudes et leur agilité, tout en cherchant constamment à avoir des "visions" et une bonne relation avec les esprits.


Ce n'est qu'après la colonisation de l'Amérique par les Occidentaux que les modes de vie des Ojibwés ont évolué, et que bien plus tard, ensuite, les hommes se sont mis à la fabrication des attrape-rêves pour développer le tourisme et trouver d'autres moyens de subsistance.

 

Et pour encore plus d'infos, n'hésitez pas à consulter mon article complet sur les attrape-rêves (signification, origine, fabrication...).
Giga-waabamin menawa ! =)

Références

  1. BAKKAL‑LAGArDE (marie‑Claude). – Le tissage à travers les époques dans le monde. Bulletin de la Société archéologique et historique du Val de Sèvre, no 144, 2e tr., 2012, p. 1-17.

  2. Castellano, M. B. (n.d.). Women in Huron and Ojibwa societies. Canadian Woman Studies / Les cahiers de la femme, 10(2–3), 45–47.

  3. Public Safety Canada. (1997). Les quatre cercles de Hollow Water (No de Cat. JS5-1/15-1997F). Sécurité publique Canada. https://www.publicsafety.gc.ca/cnt/rsrcs/pblctns/fr-crcls-hllw-wtr/index-fr.aspx

  4. HOLZKAMM, Tim E., LYTWYN, Victor P. et WAISBERG, Leo G. (1988) «Rainy River Sturgeon: An Ojibway Resource in the Fur Trade Economy», The Canadian Geographer / Le géographe canadien, vol. 32, no 3, p. 194-205.

  5. PEERS, Laura et BROWN, Jennifer H. S. (1996) «”There is no End to Relationship among the Indians”: Ojibwa Families and Kinship in Historical Perspective», The History of the Family.

  6. Peers, L. (1998). Les femmes de la colonie de la Rivière-Rouge (1812–1870). Cahiers franco-canadiens de l’Ouest, 10(1), 7–31.

Chippewa Indians camping at Shell Lakes, Detroit Lakes, Minnesota. Three figures outside a hut. See page for author, CC BY 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/4.0>, via Wikimedia Commons

 


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